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  • Photo du rédacteurGaelle Rauche

J'ai lu "le consentement" de Virginie Springora - ARTICLE

Dernière mise à jour : 9 juin 2020




Tout se passe comme si l'héroïne de sa propre histoire, qui écrit à la première personne du singulier, racontait la vie d'une autre. Qui ne serait pas tout à fait nous dans une dimension identificatoire universelle, ni tout à fait elle-même. Mais, l'autre. celle dont elle écrit l'histoire qu'elle pensait être d'amour avec un homme reconnu pour ses qualités d'écrivain dans le petit monde intellectuel de la France des années 80. Une France où j'ai grandi, moi aussi, et que je revisite sous la plume de l'écrivaine mais aussi les déclarations d'Adèle Haenel et plus récemment de Sarah Abitbol.

Le consentement, non pas de Virginie mais de toute une époque peut paraître scandaleux aujourd'hui. Une époque, mais aussi un milieu. Car il y a bien une différence de traitement de la question pédophile selon le milieu social dans lequel on vit. A Outreaux ou dans les beaux quartiers de Paris. Elle peut paraître sulfureuse, donner lieu à des débats très sérieux, des tribunes dans les journaux, ou être simplement sale comme la cave d'une cité abandonnée du nord. Mais c'est aussi une question d'âge. Avant la puberté, c'est impensable même dans les lieux branchés où se donne à voir la culture de la Capitale. Après la puberté, cet âge où le corps de la jeune femme peut devenir une image disponible pour les hommes, c'est discutable. Pas en droit évidemment, mais dans l'opinion publique. Et ce qui était vrai dans les années 80, ne me semble pas avoir beaucoup changé.

Virginie parle elle-même d'éphébie et non pas de pédophilie, ce qui me semble atténuer, voir excuser l'acte délictueux en l'intellectualisant. Une étape peut-être, pour comprendre et se détacher de ce sentiment de honte et de culpabilité. Comprendre la manipulation dont elle a été l'objet, même des années après, par des courriers, des appels incessants aux autres : sa famille, sa maison d'édition, qui peinent à la protéger du personnage public et charismatique tenu en haute estime par le petit monde éditorialiste. Et dont il arrive à se faire passer pour la victime. C'est un regard ouvert que ce livre nous invite à poser, sur une société qui n'a pas protégé ses enfants, ses filles, et qui a légitimé la pédophilie sous couvert artistique. sans jamais prendre en compte la souffrance de la victime. Une société linéaire en quelque sorte, qui manquait de prisme pour regarder le monde qui se tenait de l'autre côté du verre.

C'est froid, distant presque opératoire. Et je n'ai pas même réussi à être en colère envers Matzneff, le vrai "salaud" de cette histoire, mais plutôt envers la mère de Virginie qui n'a jamais admis le calvaire auquel elle a pourtant participé. Et un médecin, qui l'a dépucelée avec un scalpel. C'est le consentement de toute une histoire, une famille, un groupe, une époque, qui a aiguisé ma colère. Ceux qui savaient et n'ont rien dit, ceux qui ont participé même indirectement.

Il faut du courage pour parler, écrire et s'écrire, comme Virginie. Que je prénomme comme une soeur, même si je ne l'ai jamais rencontrée, ni même jamais entendu parler, ou tout simplement vue autrement que sur le bandeau de son livre. Il faut du courage pour briser le cercle, sans attendre une reconnaissance que bien heureusement la justice est en train de lui rendre, et sans vengeance. Comme il lui aura fallu du courage pour se taire, et continuer à subir pendant des années le joug de Matzneff. C'est un livre qui interroge au-delà du témoignage, de la qualité littéraire, du partie pris stylistique et je pense qu'il interrogeait déjà avant même sa sortie. C'est sans doute cela que fait le bruit du silence quand il se brise.

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